Une théologie pour temps de crise

Le 19 novembre 2009, j’ai donné ma démission du poste de professeur ordinaire de théologie œcuménique et de théologie des religions à la Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève. Cette démission sera effective le 31 décembre 2010.

Je quitte un cadre de travail que j’ai été amené à considérer comme problématique à plus d’un titre et je refuse de cautionner les dérives que j’y perçois. Dans un livre qui paraît ces jours – Une théologie pour temps de crise. Au carrefour de la raison et de la conviction, Genève, Labor et Fides, 2010 – j’expose mon analyse de la crise actuelle des Facultés de théologie et aussi des pistes pour en sortir.

Une théologie pour temps de crise (couverture)

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On entend souvent dire que les Facultés de théologie sont en crise parce que les Eglises sont en crise. Après ces quelques années à l’Université, je puis affirmer avec clarté que si les Eglises sont en crise, c’est aussi parce que les Facultés de théologie le sont. Je regrette vivement qu’une réelle pluralité dans la manière d’être « professeur de théologie » ne soit pas reconnue et valorisée.

Un sujet de divergences de vues a été le renouvellement seulement conditionnel de mon poste en 2008 motivé par le fait que je n’aurais « guère développé de recherche académique » au cours de mon premier mandat (le critère ayant été celui d’une insuffisance « en matière d’articles et de contributions de niveau scientifique »). Ce livre qui paraît, fruit d’une partie seulement des recherches de mon premier mandat, dément, si besoin est, ce reproche infondé. Quant à mes livres précédents, plus diffusés et traduits probablement que l’ensemble des ouvrages de mes collègues, ils sont généralement déconsidérés au sein de la Faculté, parce qu’ils explorent d’autres langages et s’adressent à des publics plus larges.

Bien plus fondamentalement, mes désaccords portent sur la perte d’une identité chrétienne de la théologie (au profit des sciences des religions, de l’histoire et de la philosophie, branches toutes nécessaires certes), sur le peu d’ouverture réelle aux défis pressants des Eglises et de nos sociétés (au profit d’une sauvegarde de champs de recherche hyper spécialisés, nécessaires aussi), sur le mépris porté à d’autres manières de faire de la théologie (orthodoxe, évangélique, adventiste…), sur le repli institutionnel genevois au détriment d’une recherche du bien commun romand. A Genève, parmi la dizaine de professeurs, je suis le seul à avoir travaillé dans la durée dans l’Eglise et la société, la plupart des autres n’étant pratiquement jamais sortis du monde universitaire. Certainement une partie des divergences vient de ce parcours différent.

Je vais regretter la bonne collaboration avec plusieurs professeurs, que ce soit au sein des Facultés et Instituts de théologie (Genève, Neuchâtel, Lausanne, Chambésy, Bossey, Fribourg…) ou avec des collègues d’autres Facultés et lieux (EPFL, IHEID, IDHEAP…). Et c’est avec tristesse que je vais renoncer à certains de mes cours et aux entretiens fructueux avec plusieurs assistants et étudiants.

Ma démission a été donnée en l’année du 500ème anniversaire de Calvin (qui avait tenu, en initiant l’Académie, à articuler une excellente formation intellectuelle à un témoignage clair rendu à la beauté de l’Evangile). J’espère néanmoins qu’à l’avenir, l’articulation (sans confusion ni rupture) entre Facultés de théologie et Eglises (les principaux employeurs, il ne s’agit pas de l’oublier) pourra être mieux vécue, pour le bien de tous.

Après mûre réflexion, j’estime donc que ma propre liberté de recherche, d’écriture et de communication sera plus grande hors de la Faculté qu’en son sein.

Shafique Keshavjee

Chexbres, le 19 avril 2010

10 commentaires sur “Une théologie pour temps de crise

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  1. Cher Shafique, je ne peux que te dire mon admiration devant ton courage pour dénoncer cette dérive, cette coupure aussi stérile qu’infondée entre foi confessée et proclamée d’une part, et recherche théologique d’autre part. J’attends avec impatience la sortie de ton livre en France. Bien à toi, Ch.Desplanque

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  2. Cher Shafique,Enfin une prise de position publique claire et courageuse face au problème de la dérive de certaines Facultés de Théologie protestantes notamment en Suisse Romande, dont l’intellectualisme a submergé la raison d’être qui était la leur dès le temps de la Réforme: former des “serviteurs de la Parole de Dieu”, pour évangéliser et enseigner la foi évangélique à la population. Il est heureux que cette protestation vienne de toi, qui es largement connu comme un homme de paix et d’ouverture, et en aucune manière un doctrinaire borné!! J’espère que les dirigeants des Eglises protestantes, conscientes du grave déclin de nombreuses paroisses, seront sensibles à cet avertissement et insisteront pour que les Facultés redeviennent des lieux de formation pour le ministère pastoral,intégrant la vie spirituelle à l’exigence intellectuelle. Merci Shafique, et bon courage, Jacques BLANDENIER, pasteur retraité de la FREE.

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  3. « On entend souvent dire que les Facultés de théologie sont en crise parce que les Eglises sont en crise. Après ces quelques années à l’Université, je puis affirmer avec clarté que si les Eglises sont en crise, c’est aussi parce que les Facultés de théologie le sont. » Cher Shafique, Étant pasteur sur le terrain d’une institution sociale, je ne peux que souscrire à cette affirmation. Me manque, dans le réseau des collègues des autres disciplines, – médecins, soignants, éducateurs, enseignants, etc., qui ont des écoles derrière eux sur lesquelles ils peuvent compter, même si c’est parfois conflictuel, dans la dispute donc -, la présence d’une instance qui porte aussi les questionnements qui sont les miens. La recherche fondamentale dans mon domaine, pour trouver des réponses opérationnelles, je dois l’assumer moi-même. La faculté de théologie est devenue comme une faculté de médecine sans clinique. Et la clinique de la théologie, que cela plaise ou non, s’appelle Église. Je n’hésite pas à dire qu’il n’y a plus de théologie pratique pratiquée à la faculté de théologie. Pour la faculté de théologie, l’Église et moi-même avec elle comme acteur dans l’Église, au mieux, nous sommes devenus objets ethnographiques ; cela s’appelle, dans le langage de la faculté, science des religions. La dissolution de la faculté de théologie, sans suppression de postes, me semble donc une option envisageable : biblistes aux lettres, systématiciens et éthiciens à la philosophie, sciences des religions à l’ethnologie et la pratique à l’Église. Armin Kressmann
    http://www.ethikos.ch

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  4. Merci beaucoup pour votre courage et fermeté.
    Étant une étudiante qui envisage des études de théologie à l’université de Lausanne, votre dénonciation des dérives des facultés de théologies m’est une caution importante.
    Je me réjouis de lire votre livre pour pouvoir faire une décision bien fondée quant au choix de mes études.

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  5. Bon courage pour la suite, vos qualités humaines vont me manquer. J’ai eu beaucoup de plaisir à suivre un cours avec vous, même si ce n’était qu’un cours de méthodologie. J’aime beaucoup votre compréhension des choses, et vous avez été un soutien pour moi pendant ma première année en théologie qui s’est révélée assez difficile.
    Meilleures salutations

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  6. Bonjour shafique,
    Vous n’êtes bien entendu pas le premier à me faire part des manquements de la faculté de théologie de l’université de Genève, mais vous avez eu le courage de renoncer à cette vie certainement confortable pour vous remettre en question. Je pense que vous rejoindrez cette université catholique qui sera d’un point de vue dynamique est innovant bien plus en phase avec vos attentes.
    Meilleures pensées

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  7. Cher ami,
    Merci de votre cohérence. La crise, à tous les niveaux demande des changements, à tous les niveaux. Et souvent, justement, dans des situations de crise, ce qui arrive c’est des mouvements d’involution et la recherche de sécurité dans l’immobilisme et le manque d’esprit d’autocritique. Ce qui arrive en conséquent c’est le manque de imagination et de créativité.
    Vous souvenez-vous peut être. Vous êtes venu à Barcelone lors de la présentation de votre ouvrage “Le Roi, le Sage, et le Boufon”. Nous avons soupé avec vous, le pasteur Felipe Carmona, et moi, même.
    Je suins en train de finir votre livre “La Princesse et le Profete”. Je vous en remecie. Je le trouve très stimulant justement pour une recherche qui puisse amener vers un changemment de paradigmes dans la manière de vivre. Le concept de “oicodomie”, je le trouve excellent. J’ai éssayé de le trouver en espagnol pour organiser un groupe de lecture dans ma paroisse. Je crains qu’il a pas été traduit. Savez-vous si une édition en espagnol est prévue?. Merci cher ami. Amitiés. Carlos Capó, pasteur. Barcelone.

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  8. Cher Shafique,
    J’aimerais vous dire un GRAND MERCI pour “une théologie pour temps de crise”. Votre livre est accessible à un large public en même temps qu’académique, surtout avec les notes en bas de page, très riches, qui permettent de poursuivre et d’approfondire la réflexion. Ce que j’ai surtout apprécié, c’est la manière dont vous vous positionnez méthodologiquement….Jamais d’agressivité et de mépris envers d’autres points de vue…Plus théologiquement, vous réussissez à ne pas tomber dans d’autres extrêmes, bien connus, mais précisément à rester “au carrefour de la raison et de la conviction”….bref, fidèle à vous-même. J’ai souligné beaucoup de vos propos….et ce qui me parle avec force c’est votre courage, votre liberté de parole, votre coeur de théologien, votre spiritualité incarnée, votre clairvoyance sur les enjeux théologiques d’aujourd’hui, votre souci de l’Eglise….Vraiment, je me dis qu’on a de la chance d’avoir quelqu’un de cette envergure en Suisse Romande. Et finalement, j’ai bien lu votre dernière petite note qui dit que si Dieu vous prête vie, vous continuerez à écrire, à exposer LIBREMENT votre théologie……Je me réjouis déjà de vous lire….relire. Je prie que vous soyez conduit, inspiré pour les mois et années qui viennent. MERCI+++. Valérie Compaoré (ancienne étudiante, formation diaconale)

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