Vu du Salève : « Le professeur Keshavjee met les imams suisses au défi de dénoncer les "textes de l'islam qui font peur" »

Un billet de Jean-François Mabut sur mon texte « Après le vote sur l’initiative anti-minarets », dans le blog Vu du Salève, sur la Tribune de Genève :

Le jour où le citoyen genevois Hafid Ouardiri, ancien porte-parole de la mosquée de Genève, aujourd’hui secrétaire de la fondation de l’entre-connaissance, en appelle à la Cour européenne des droits de l’homme contre la décision du peuple suisse d’interdire les minarets, le citoyen vaudois Shafique Keshavjee, ancien pasteur, aujourd’hui éminent professeur de théologie à Lausanne et Genève, interpelle les imams et docteurs de l’islam en Suisse et leur pose huit questions: huit douloureuses questions sur des “textes qui font peur”.

Ce texte fera date. “Même si je suis traduit dans une vingtaine de langues, m’écrit Shafique Keshavjee dans un courriel reçu cet après-midi, je crois que ce court texte est un des plus importants que j’ai écrits. Il pose en effet certaines des questions les plus difficiles que j’ai pu rencontrer pendant mes quinze ans de dialogue interreligieux.” Qu’on en juge! “De l’ébranlement à la reconstruction” est téléchargeable ici ainsi que sur son site internet http://www.skblog.ch.

Le texte de Keshavjee, que j’avais rencontré début avril 2009 lors d’une journée sur l’Enseignement du fait religieux à Genève, impressionne pas les précautions que prend le théologien pour comprendre les protagonistes du vote du 29 novembre. Il ébranle plus encore lorsqu’il dissèque en quelques mots, avec la précision du scientifique les “textes qui font peur”.

Ces huit questions ne doivent pas masquer les lumières de l’islam, mais elles ne doivent pas non plus être tues, explique Shafique Keshavjee, dont une partie de la famille est proche de la tradition ismaélienne de l’islam. Ces huit questions s’adressent en priorité à cette minorité qui a une lecture “littéraliste, militant et conquérant,et qui respecteraient tactiquement la Constitution suisse et les droits humains (dans le but d’utiliser cette liberté de religion pour imposer des valeurs et une forme d’islam dominateur).” A ces musulmans, “il est important de dire: «Ce vote s’adresse à vous!». «Les Suisses ne veulent pas voir disparaître leurs valeurs judéo-chrétiennes et humanistes et ces valeurs sont non négociables.»

« Parmi les valeurs non négociables en Suisse, le théologien protestant souligne en gras: la liberté de croire, de ne plus croire, de ne pas croire et de croire autrement; l’égalité pleine entre l’homme et la femme ; le respect de la majorité et le respect des minorités ; l’attachement à la démocratie, une neutralité de l’Etat en faveur du bien de tous, la non domination d’un groupe sur un autre ; la protection du plus faible… Il a fallu des siècles pour les établir. Il ne saurait y avoir de retour en arrière. »

Il faut certes lire le texte en entier. Il forme un tout. Mais le coeur du texte sont ces huit questions. Elles concernent le changement de religion « Celui qui change de religion, tuez-le », le statut de ceux qui ont démérité (les juifs) et des égarés (les chrétiens), les châtiments corporels, la lapidation, le statut de la femme, la conversion forcée pour un homme en cas de mariage avec une musulmane.

“Il n’appartient pas aux Suisses, bien évidemment, d’imposer aux musulmans une lecture particulière du Coran et des hadîths, conclut Keshavjee. Mais pour que l’intégration se passe au mieux, les Suisses ont besoin d’être rassurés sur la compatibilité de l’islam enseigné dans les Centres islamiques avec la Constitution helvétique. Si les musulmans veulent témoigner de l’apport constructif de leur religion à notre société, il est important qu’ils puissent répondre aux questions difficiles posées dans ce texte.”

Difficile est un euphémisme. Pour les fondamentalistes, les questions du théologien protestant sonneront comme une mise en cause frontale du Coran. Pour les modérés, elles les invitent à une relecture du Coran compris non plus comme parole de Dieu, mais comme un livre écrit de main d’hommes en un temps donné.

Pour les juristes qui courent réclamer l’arbitrage de Strasbourg contre le vote suisse, le texte de Keshavjee est un rappel: la liberté de bâtir des minarets est-elle une cause plus urgente que le statut de la femme ou celui des non-musulmans au sein de la communauté musulmane de Suisse? La question vaut bien un sermon.

Espérons que la réflexion de Keshavjee n’ouvre pas une guerre de civilisation. L’égalité homme femme est un combat qu’il faut conduire chez nous aussi, sans cesse, dans les textes comme dans les têtes. La Bible et les Evangiles contiennent eux aussi des passages qui nécessitent toute la casuistique des exégètes pour y déceler un progrès.

Jean-François Mabut

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