Stop pauvreté 2015 !

Aubonne, 7 mai 2006

Je vous félicite d’avoir choisi ce thème, mais je ne vous félicite pas de m’avoir choisi pour vous en parler ! Je vous félicite d’avoir choisi ce thème, car ce choix montre la maturité des Eglises évangéliques. Trop souvent les évangéliques sont perçus, à tort d’ailleurs, comme des personnes zélées pour l’évangélisation et très peu préoccupées par les questions concrètes et complexes de ce monde. Et s’ils s’aventurent sur la place publique, c’est avant tout pour défendre des valeurs morales appelées « conservatrices », et cela dans les domaines de la famille et de la sexualité. « Stop pauvreté » vient casser ce cliché qui vous colle trop facilement à la peau. Cela dit, permettez-moi de compléter cette félicitation par une mise en garde, et cela d’autant plus que l’Eglise réformée à laquelle j’appartiens, n’y a pas été suffisamment attentive. Puisse votre engagement croissant dans des questions sociales et politiques ne jamais vous faire oublier que votre priorité, comme celle de toute Eglise, doit rester la célébration et la transmission de l’Evangile, et cela dans toutes ses facettes. L’Eglise n’est pas une ONG, même si en son sein de nombreuses ONG peuvent et doivent collaborer à son rayonnement. L’Eglise n’a pas à se montrer ouverte au monde pour gagner son approbation. L’Eglise est d’abord une Communauté qui cherche à vivre de la grâce de Dieu, et c’est parce que cette grâce concerne toutes les dimensions de l’existence humaine, elle a comme vocation de la transmettre dans un engagement solidaire avec ce monde. Comme le dit bien la Déclaration Michée, la mission doit être intégrale. Je vous félicite donc d’avoir choisi ce thème, mais je ne vous félicite pas de m’avoir choisi pour vous en parler ! Par amitié pour Serge Carrel, à qui je dois beaucoup, j’ai cédé à sa demande. Mais plus j’avance dans ce sujet plus mes questions sont grandes, et moins j’ai l’impression d’y voir clair. Alors tant pis pour vous ! Puisque vous m’avez choisi aujourd’hui pour apporter la prédication, si à la fin de celle-ci vous y voyez encore moins clair qu’à son commencement, ce ne sera pas que de ma faute !

Dans mon message, comme souvent dans les épîtres de Paul, il y aura deux parties, la première plus théologique, la seconde plus pratique.

Première partie théologique

Dans ce thème complexe de la richesse et de la pauvreté entre le Nord et le Sud, et de manière extrêmement sélective, je retiendrais trois verbes dont Dieu est le sujet :

Dieu renverse ; Dieu relève, Dieu réunit.

Dans le cantique de Marie, Evangile de Luc, chapitre 1, versets 46 et suivants, voici ce que l’on peut y lire : « Mon âme exalte le Seigneur et mon esprit a exulté à cause de Dieu, mon Sauveur, parce qu’il a porté son regard sur l’humiliation -ou l’humilité – de sa servante ». Et un peu plus loin : « Dieu est intervenu de toute la force de son bras : il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse : il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles ; les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés vides ». A partir de son expérience de Dieu qui s’est abaissé vers elle, plus encore en elle, Marie a entonné ce cantique révolutionnaire qui n’a cessé de résonner pendant deux mille ans : Dieu jette à bas les puissants et élève les humbles, il comble les affamés et vide les riches.

Dieu renverse, Dieu relève.

Dans l’épître de Jacques, une de celles où une exhortation sur la richesse et la pauvreté est la plus développée, nous pouvons lire, en explicitant la traduction de Chouraqui : « Que le frère pauvre soit fier de son élévation et que le frère riche soit fier de son appauvrissement » parce que, continue le texte, « il passera comme fleur d’herbe. Oui, le soleil s’est levé avec sa chaleur brûlante ; il a desséché l’herbe, sa fleur est tombée et le charme de son apparence a été détruit. Ainsi du riche, il s’évanouit dans ses routes » (1/9-11). Dieu renverse les riches et Dieu relève les pauvres. Un peu plus loin, critiquant l’attitude des chrétiens qui font de la place pour les riches, bien habillés, et mettent de côté les pauvres, vêtus de haillons, Jacques continue : « Ecoutez, mes frères bien-aimés ! N’est-ce pas Dieu qui a choisi les pauvres du monde, riches en foi et héritiers du Royaume qu’Il a promis à ceux qui l’aiment ? » (2/5). Et à la fin de son épître, se trouvent ces paroles d’une extrême dureté, plus radicales encore que celles de Karl Marx : « Alors, maintenant les riches ! Pleurez, hurlez, pour les malheurs qui viennent contre vous ! Vos richesses sont pourries, vos parures rongées de vers, votre or et votre argent se sont rouillés » (5/1-2). Pourquoi ? Le texte continue : « Vous thésaurisez –ou vous constituez des trésors- pendant les derniers jours ! Voici le salaire des ouvriers qui ont fauché vos domaines, retenu par vous, crie ; et les cris des moissonneurs sont parvenus aux oreilles du Seigneur des armées ».

Dieu renverse les riches qui s’agrippent à leurs richesses et ne payent pas à un juste prix ceux qui travaillent pour eux. Et Dieu promet de relever les pauvres.

Dans la parabole du riche et de Lazare. Cette même logique du renversement et du relèvement se retrouve.

Luc 16/19-25. Même si la parabole a comme visée d’évoquer la difficulté à écouter Moïse, les prophètes et même quelqu’un qui « ressuscite des morts » (v.31), il n’en demeure pas moins qu’elle témoigne d’un renversement –le riche insensible aux souffrances d’un pauvre se retrouve dans un lieu de tourments- et qu’elle témoigne d’un relèvement –le pauvre se retrouve accueilli par Abraham. Dieu renverse ; Dieu relève. Dieu renverse les riches ; Dieu relève les pauvres ; Dieu renverse les riches qui sous-payent, qui sont insensibles ; Dieu relève les pauvres qui sont exploités, qui souffrent.

Dieu réunit aussi.

Au cœur de l’Evangile, il y a cette affirmation centrale résumée par Paul : « Vous connaissez la générosité de notre Seigneur Jésus Christ qui, pour vous, de riche qu’il était s’est fait pauvre, pour vous enrichir de sa pauvreté » (2 Corinthiens 8/9). Par sa pré-existence, par sa naissance, par sa vie, par sa mort, par sa résurrection et par son ascension, Jésus a vécu par excellence un renversement et un relèvement. En sa propre vie, il réunit le riche qui se renverse et le pauvre qui est relevé. Et c’est en lui, par lui et avec lui, que les chrétiens ont à vivre leurs richesses et leurs pauvretés. L’Eglise est le lieu où richesses et pauvretés sont vécues et partagées à la lumière du Christ. A la crèche, des bergers pauvres et des mages riches d’or d’encens et de myrrhe (Matthieu 2/11) ont été réunis. A la croix des femmes riches qui aidaient Jésus de leurs biens (Luc 8/3 ; 24/49, 55) et des hommes pauvres, crucifiés comme lui, ont été réunis. Le projet de Dieu, selon l’épître aux Ephésiens, c’est de « réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ » (1/10) ; ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre, et, pourrait-on compléter, le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, les riches et les pauvres. L’Eglise est le lieu où sont réunis, par anticipation du Royaume qui vient, les riches qui savent que Dieu renverse les riches et les pauvres qui savent que Dieu relève les pauvres. Devant Dieu, et par la croix du Christ, riches et pauvres sont égaux. C’est pourquoi Paul appelle, dans sa lettre aux Corinthiens, à tendre vers l’égalité. « Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne en soulageant les autres, mais d’établir l’égalité. En cette occasion, ce que vous avez en trop compensera ce qu’ils ont en moins, pour qu’un jour, ce qu’ils auront en trop compense ce que vous avez en moins : cela fera l’égalité comme il est écrit : Qui avait beaucoup recueilli n’a rien eu de trop, qui avait peu recueilli n’a manqué de rien » (2 Corinthiens 8/14-15). Ce qui est vrai sur le plan de la Communauté, l’est vrai aussi sur le plan de l’individu. Parce que Paul suit le Christ en qui le riche et le pauvre sont réunis, il a appris dans sa propre vie à intégrer richesse et pauvreté. « Je sais être appauvri et je sais vivre dans l’abondance. J’ai appris en toute circonstance à être rassasié et à être affamé, à vivre dans l’abondance et à manquer. Je peux tout en celui qui me dynamise » (Philippiens 4/12-13).

Dieu renverse, Dieu relève, Dieu réunit.

Deuxième partie pratique

Après cette première partie plus théologique, une seconde plus pratique. Après trois affirmations claires qui révèlent le projet de Dieu, trois questions simples qui expriment la complexité humaine.

Si Dieu renverse les riches, et que je suis un riche, comment vais-je vivre mes richesses ?

Si Dieu relève les pauvres, et que je suis un pauvre, comment vais-je vivre ma pauvreté ?

Si Dieu réunit, riches et pauvres, comment allons-nous vivre le partage ?

Si Dieu réunit, riches et pauvres, comment allons-nous vivre le partage ?

Je commencerai par la dernière question. Un élément de réponse, c’est de prendre conscience qu’il y a différentes sortes de richesses et différentes sortes de pauvretés et donc différentes sortes de partages. Je n’en citerai que deux : il y a une richesse matérielle et il y a une richesse relationnelle (dans laquelle j’intègre la relation à Dieu) ; de même, il y a une pauvreté matérielle et une pauvreté relationnelle. Si cela est vrai, il y a dans le monde, au Nord comme au Sud, quatre états, et nous pouvons passer dans le cours de nos vies de l’un à l’autre:

  • Premièrement, il y a l’état de ceux –au Nord comme au Sud- qui sont riches matériellement et riches dans leurs relations. Ces personnes sont les plus enviées, mais aussi celles qui ont le plus de responsabilités à l’égard des autres.
  • Deuxièmement, il y a l’état de ceux qui sont riches matériellement, mais pauvres dans leurs relations, suite à des ruptures ou à des isolements venant de conflits, de deuils, de crises ou d’incompréhensions non surmontés. Cette misère affective et spirituelle est souvent très présente dans le Nord.
  • Troisièmement, il y a l’état de ceux qui sont pauvres matériellement, mais riches en relations. Ces personnes, malgré leurs manques matériels expriment souvent une joie de vie très enviée. Cette richesse affective et spirituelle est souvent très présente dans le Sud.
  • Et finalement, il y a l’état de ceux –au Nord comme au Sud- qui sont pauvres matériellement et pauvres dans leurs relations. Ces personnes, embourbées dans la misère, sont celles qui ont le plus besoin de l’attention des autres.

Lorsque Dieu réunit des riches et des pauvres pour le partage, il importe de ne jamais oublier que les richesses à partager ne sont pas que matérielles, mais aussi relationnelles. Les uns apporteront peut-être des compétences, des projets à réaliser, voire de l’argent, mais les autres viendront peut-être avec leur joie de vivre, leur sens de la solidarité et la fraîcheur de la foi.

Si Dieu relève les pauvres, et que je suis un pauvre, comment vais-je vivre ma pauvreté ?

Vaste question à laquelle je ne vais répondre que très sommairement. L’épître de Jacques donne un début de réponse : « Que le pauvre soit fier de son élévation » (1/9). Même si dans la société, et parfois même dans l’Eglise, il peut y avoir un discours de mépris, voire pire encore de pitié condescendante à l’égard du pauvre, il doit savoir lui-même que Dieu a un projet de vie pour lui, un projet qui l’élève. Le texte de Jacques appelle le juste à retrouver une juste fierté. En effet même si les hommes le rejettent, Dieu qui regarde le monde autrement l’a choisi et ne l’a pas oublié. Toi qui es pauvre, matériellement ou dans tes relations, sache que tu n’es pas oublié de Dieu et que tôt ou tard il t’élèvera.

Si Dieu renverse les riches, et que je suis un riche, comment vais-je vivre mes richesses ?

Finalement la dernière question, la plus redoutable pour nous qui sommes riches matériellement. Le début de réponse que donne l’épître de Jacques est énigmatique : « Que le frère riche soit fier de son appauvrissement (ou de son humiliation), parce qu’il passera comme la fleur des prés » (1/10). Le riche ne doit mettre ni sa fierté ni sa sécurité dans ses richesses, car comme tout le reste, elles sont passagères et effectivement elles passent. Comme une fleur desséchée par le soleil.

A partir d’autres textes de la Bible, nous savons bien pourtant que les richesses en soi ne sont pas le problème, mais c’est bien l’utilisation que nous en faisons qui peut l’être. Dans le fameux texte bien connu de Deutéronome 8, il y est dit : « Si tu manges à satiété, si tu construis de belles maisons pour y habiter, si tu as beaucoup de gros et de petit bétail, beaucoup d’argent et d’or, beaucoup de biens de toute sorte, ne va pas devenir orgueilleux et oublier le Seigneur ton Dieu. (…) Ne va pas te dire : « C’est à la force du poignet que je suis arrivé à cette prospérité », mais souviens-toi que c’est le Seigneur ton Dieu qui t’aura donné la force d’arriver à la prospérité, pour confirmer son alliance jurée à tes pères, comme il le fait aujourd’hui » (8/12-14 ; 17-18).

Il y a une saine prospérité qui est un don de Dieu à condition que ce don soit partagé.

Dans la tradition protestante, une production et une gestion rationnelle et spirituelle des richesses a été encouragée. Et ce n’est pas par hasard si les pays protestants se sont enrichis plus vite que les autres, même si aujourd’hui ils se sont largement écartés de leurs fondements chrétiens. L’importance de la formation, de l’honnêteté, de l’égalité entre l’homme et de la femme, de la démocratie, de l’innovation… ont largement contribué à cette richesse. Mais aussi le regard théologique porté sur l’argent. Calvin, selon André Biéler ((« Calvin, l’argent et le capitalisme » in La revue réformée, 37, 1959, pp.43-52.)), avait considéré que l’argent est un signe extérieur de la grâce de Dieu, mais comme la grâce, il ne peut être thésaurisé sans restriction. Sa fonction, au contraire, consiste à servir, à rouler, à rencontrer autrui, et cette circulation a lieu très concrètement dans le sens du riche vers le pauvre. « Le riche doit s’appauvrir pour entretenir le pauvre. Et le pauvre doit s’enrichir avec l’aide du riche. » Selon Calvin, le riche, comme le pauvre, a un ministère. Le riche, celui de transmettre l’abondance reçue de Dieu ; le pauvre –à qui Dieu s’identifie en Jésus-Christ- celui de recevoir ce que Dieu a confié au riche.

Et c’est peut-être là que se trouve une partie importante de nos difficultés. En plus de notre égoïsme, de notre manque de foi en la Providence de Dieu à notre égard, de notre besoin d’accumuler des nouvelles richesses, il y a un fossé très grand entre le riche que je suis et le pauvre que je souhaite servir.

Pour paraphraser la parabole du riche et de Lazare, on pourrait dire que les Lazare des temps modernes ne sont plus assis aux porches de nos demeures, car nous avons érigé des clôtures autour de nos maisons et des frontières autour de nos pays pour nous en protéger. Parfois, certains d’entre eux arrivent malgré tout à s’infiltrer par-dessus ces barrières et viennent frapper à nos portes. Mais beaucoup restent enfermés loin de nous dans des bidonvilles ou des villages distants. Entre le riche du Nord et le pauvre du Sud, le fossé est immense, même si ce pauvre souvent travaille pour nous en produisant du thé, du café, du cacao, du coton ou encore un jouet, un vêtement voire un ordinateur à des prix extrêmement bas. Et son cri monte à Dieu. Entre le riche du Nord et le pauvre du Sud, les intermédiaires sont multiples : les entreprises –généralement du Nord qui assurent la transformation et la distribution des matières premières et recueillent l’essentiel des bénéfices- les ONG –généralement aussi du Nord qui recueillent nos dons, font souvent un travail remarquable, mais malheureusement parfois aussi en abusent- les politiciens du Nord comme du Sud -plus ou moins compétents, plus ou moins intéressés qui entretiennent un système le plus souvent défavorable aux plus pauvres. En chacun de ces lieux –monde de l’entreprise, monde politique, monde associatif- il est vital que les chrétiens y travaillent pour qu’il y ait plus de justice, plus de transparence, plus de confiance. Et pour que le pauvre du Sud –matériellement parlant- ne soit pas une abstraction, un des « trois milliards vivant avec moins de deux dollars par jour », les Eglises ont un rôle capital à jouer : celui de pratiquer la justice, d’aimer la miséricorde, de marcher humblement avec Dieu (Michée 6/8) et pratiquement de créer des ponts entre riches et pauvres, du Nord et du Sud, afin de favoriser des partenariats de qualité.

Et c’est ce que vous faites admirablement durant ces trois jours.

Je conclus.

Dieu renverse le riche qui se confie en ses richesses et qui ferme son cœur aux plus pauvres.

Dieu relève le pauvre qui crie dans sa misère, parce qu’exploité ou rejeté au Sud comme au Nord.

Dieu réunit riches et pauvres pour qu’ensemble ils s’enrichissent de leurs biens et de leurs joies.

Le riche est appelé humblement à faire circuler ses richesses et le pauvre à fièrement relever la tête. Et ensemble, riches et pauvres, dans un partage imprégné de confiance, d’écoute réciproque et de générosité, sont appelés à être signes du Royaume qui vient.

Shafique Keshavjee

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