Survivre, vivre, vivifier à la suite du Christ

Prédication du 3 novembre 1995 à la Cathédrale de Lausanne, par Shafique Keshavjee.

Philippiens 1: 21-26 :

21 Pour moi, en effet, la vie, c’est le Christ, et la mort est un gain. 22 Mais si je continue à vivre dans ce monde, alors je pourrai encore porter du fruit par mon activité. Je ne sais donc pas que choisir. 23 Je suis tiraillé de deux côtés: j’ai le désir de quitter cette vie pour être avec le Christ, car c’est, de loin, le meilleur. 24 Mais il est plus nécessaire que je demeure dans ce monde à cause de vous. 25 Cela, j’en suis convaincu. Je sais donc que je resterai et que je demeurerai parmi vous tous, pour contribuer à votre progrès et à votre joie dans la foi. 26 Ainsi, lorsque je serai de retour chez vous, vous aurez encore plus de raisons, à cause de moi, de placer votre fierté en Jésus-Christ.

Etre tiraillé(e)… Personne n’aime l’être.

Etre tiraillé entre son idéal de soi, son idéal d’Eglise, son idéal de l’autre et la rugueuse réalité de chacun. Etre tiraillé par son immense besoin d’être aimé, d’être apprécié et par le même besoin tout aussi immense chez l’autre.

Ces tiraillements, l’apôtre Paul, comme tout être humain, les a connus. Et c’est paradoxalement dans un autre tiraillement qu’il a trouvé un chemin de détente, de repos.

“Je suis pris dans ce dilemme, a-t-il écrit, j’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, et c’est de beaucoup préférable, mais demeurer ici bas est plus nécessaire à cause de vous ” (Philippiens 1/23-24).

Après son expérience du Christ, mort et ressuscité pour lui, Paul était tiraillé. Par le Christ, il avait goûté quelque chose d’une plénitude de bonheur, d’un Amour lumineux qui l’accueillait tel qu’il était. Et cette expérience avait créé en lui un détachement par rapport à ce monde et suscité la soif de voir Dieu, non pas comme dans un miroir, mais enfin face à face.

Paul savait désormais que son identité véritable n’était pas dans tout ce qu’il allait faire, dire ou écrire, mais bien dans cette communion avec la Source de la Tendresse, que l’Esprit Saint lui donnait de savourer déjà.

Dès lors, Paul avait hâte de trouver en abondance cette vie infinie du Christ au-delà de sa propre mort. Et en même temps, et c’est là qu’est tout le dilemme et le tiraillement, Paul savait que Dieu lui-même l’appelait à rester sur terre pour vivifier l’Eglise et le Monde.

Etre chrétien, c’est être tiraillé. Tiraillé entre le désir de s’en aller, de mourir, pour être pleinement avec le Christ et le désir de rester sur terre pour que ceux qui sont autour de nous progressent dans leur qualité de vie.

Vous qui demandez aujourd’hui la consécration ou l’agrégation, comme Paul, vous avez goûté à l’amour du Christ. Vous savez dès lors, comme tout chrétien, que le sens de votre vie est caché dans l’épanouissement de la vie des autres. Vous êtes là pour moi, pour nous, pour notre bonheur. Et nous sommes là, pour vous, pour d’autres, pour le bonheur de tous.

Ainsi le sens de notre vie sur terre est de vivifier, de transmettre une joie de vive. Or pour le faire en qualité, il importe que nous-mêmes nous sachions vivre, et parfois, plus fondamentalement, que nous arrivions déjà à survivre. Régulièrement, dans les différents temps de la vie, douloureux ou gratifiants, je me remémore ces trois verbes profondément liés: survivre, vivre, vivifier.

Le plus pénible, mais probablement le plus riche en découvertes, c’est survivre.

Il y a des jours, des semaines, et parfois des mois, où pour nous tout a goût de cendres. Nous expérimentons la vanité des choses, le non goût de ce qui devrait être savoureux. Comme Elie face à Jézabel, les circonstances à affronter paraissent trop rudes. “Je n’en peux plus!” crions-nous avec lui. Pour Elie, l’ennemi n’était pas uniquement hors de lui, mais en lui. Elie était devenu son propre ennemi. “Prends ma vie, Seigneur, car je ne vaux pas mieux que mes pères” et peut-être nous faut-il rajouter “pas mieux que mes collègues…”. Elie expérimentait du dégoût non seulement par rapport à d’autres mais surtout par rapport à lui-même. Certes, une telle expérience de remise en question peut être salutaire quand elle permet de retrouver sa juste place par rapport à son entourage. Je ne suis ni meilleur, ni pire. Mais parfois le dégoût, au lieu de devenir source de vie, peut devenir source de mort, en s’étendant à tout, à Dieu lui-même. Les Pères de l’Eglise connaissaient bien cette expérience d’une pulsion de mort, de lassitude qui s’insinue en tout et qui peut conduire au désespoir, à la dépression, parfois même jusqu’au suicide. Dans cette expérience d’enfer, ou ce qui revient au même, dans cette expérience d’enfermement, tout signe d’espoir semble anéanti.

Or, la seule réponse à l’enfermement, c’est la communication du coeur et du corps.

  • Communiquer avec Dieu, en lui exposant nos plaies et nos plaintes. Et quand nos propres prières deviennent vides, nous associer aux prières des Psaumes, aux Lamentations d’un Jérémie ou d’un Job.
  • Communiquer bien sûr avec d’autres, avec un autre capable d’empathie.
    “Heureux le ministre, heureux l’homme ou la femme qui trouve sur sa route une oreille attentive, sans surdité et qui l’aide à sortir de sa propre absurdité”.
  • Communiquer finalement, et ce n’est pas le moins important, avec la nature, avec son propre corps. Très pratiquement, cela peut dire se rendre dans un lieu que l’on aime. Ou tout simplement, manger, boire et dormir. La première réponse de l’ange à la détresse d’Elie fut, de manière touchante, de lui donner à manger et à boire. Puis Elie s’est recouché. Et une deuxième fois, la scène se répète. C’est alors seulement qu’Elie devient capable de disponibilité à ce que Dieu voulait lui dire. Le Saint-Esprit est parfois moins spirituel que nous, ou pour être plus précis, sa spiritualité passe aussi par nos corps.

Survivre, c’est être délié. C’est accueillir une brèche dans son enfermement afin que la Vie puisse à nouveau bourgeonner dans le désert.

La seule espérance qui nous permet de tenir le coup et de continuer, c’est de croire avec tous les autres témoins qui ont vécu cela avant nous, que le désert n’est pas un but mais un passage, qu’au-delà du désert, il y a une Terre promise, et qu’au coeur du désert, il y a des oasis.

Par le Christ qui nous a précédés dans l’agonie, dans l’échec, dans l’absurdité et dans la mort, Dieu nous donne une promesse formidable. Puisque même le désert de la mort a été traversé par une puissance de résurrection, alors tous les déserts, quels qu’ils soient, auront une fin.

Si survivre c’est avoir faim, alors vivre c’est savourer. Dans notre société stressante, voire parfois dans notre Eglise stressante, nous passons constamment de la pression à la dépression. Nous sommes tellement préoccupés par le survivre ou par le fait de vivifier que nous ne prenons tout simplement plus le temps de vivre. Vivre, c’est prendre le temps de jouir, de jubiler. Pour l’apôtre Paul, vivre, c’est Christ, c’est laisser la Vie même du Christ jaillir en nous.

Or Jésus a dit : “Comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, celui qui me mangera vivra par moi” (Jean 6/57).

C’est parce que Jésus est nourri par la volonté festive de son Père qu’il est par excellence le Pro-Fête, le Communicateur de la Fête de Dieu au coeur des défaites humaines.

“O Eglise de Jésus-Christ, si seulement tu pouvais redevenir festive!”

C’est parce que Jésus est nourri par Dieu lui-même qu’il peut s’offrir en nourriture pour nous. Participer à la Sainte Cène, à l’Eucharistie, c’est entrer dans une longue transformation intérieure de nos vies. A partir de ce Centre où le Christ se donne à goûter, où par le pain et le vin il se laisse savourer, nous découvrons progressivement que tout dans la vie peut devenir comme un sacrement. Vivre, c’est tout savourer comme des signes de la Beauté de Dieu.

Une fleur, un fruit, un paysage, une mélodie, une capacité en soi qui s’épanouit, un enfant, surtout quand il dort, une expression nouvelle sur un visage, une rencontre vraie… autant de lieux où une communion savoureuse est possible si nous prenons le temps d’en jouir.

La bonne heure du bonheur, c’est maintenant !

Si survivre, c’est avoir faim et vivre c’est savourer, alors vivifier, c’est partager son pain, c’est devenir soi-même pain de vie que d’autres peuvent savourer. Comme au temps de Jésus, il y a aujourd’hui beaucoup de personnes harassées et prostrées. Les besoins sont immenses et la moisson est abondante. Dans nos Eglises, dans notre pays, dans tant d’autres pays, les souffrances peuvent être grandes, immensément grandes.

Vivifier, c’est permettre à d’autres de passer de la survie à la Vie et devenir à leur tour des personnes vivifiantes. Cela commence par un sourire chaleureux, une parole d’encouragement, un remerciement. Cela se poursuit par toutes les activités que notre Eglise organise : des cultes aux catéchismes, des activités diaconales à Terre Nouvelle. Tout ce que nous faisons n’a qu’un seul objectif, celui de vivifier. Et cela demande beaucoup d’humilité.

En effet, vivifier, c’est accepter que le pain offert à l’autre ne le transforme pas en un double de moi-même, mais le nourrisse pour qu’il accède à lui-même. Vivifier, c’est laisser le Saint-Esprit libérer des énergies et des dons qui jusqu’alors étaient étouffés ou ignorés. Le plus grand danger qui guette notre Eglise comme toute institution, c’est la rigidité : territoriale, paroissiale, architecturale, musicale, liturgique, ministérielle. Quand nos richesses d’Eglise deviennent des obstacles à l’éclosion de nouvelles richesses, au début certes fragiles, alors nous cessons de vivifier.

Vous savez que lorsque Alexandre le Grand vint visiter Diogène dans son simple tonneau, il lui demanda :

“Que puis-je faire pour toi ? ” Celui-ci lui répondit : “Ecarte-toi de mon soleil”.

Vivifier, c’est arrêter de faire de l’ombre aux autres par nos personnes et par nos réalisations afin que le Soleil de Dieu les réchauffe et les épanouisse. Vivifier, c’est relier en s’écartant soi-même.

Pour terminer, deux mots encore pour vous qui aujourd’hui allez être consacrés ou agrégés. Avec nous, vous avez accepté d’être tiraillés des deux côtés comme l’apôtre Paul. Avec nous, vous vous engagez à participer à cette vivification de l’Eglise et du Monde. Nous nous réjouissons de vos dons spécifiques et sommes heureux d’être collaborateurs avec vous. Notre prière pour vous, c’est que le fait de Vivifier jamais ne vous empêche de vivre et que dans les temps de Survie par lesquels vous passerez, précisément que vous puissiez vous souvenir que ces temps passent.

Et pour que cette prière ne soit pas trop abstraite, sachez comme Elie dans le désert que vous n’êtes pas seuls. Même si nous sommes loin d’être des anges, aujourd’hui, demain, nous serons nombreux à être vos compagnons de route. En tout temps, osons nous solliciter les uns les autres, pour un repas, pour un coeur à coeur, pour un partage de vie, pour une prière commune. Car ensemble, à la suite du Christ, dans l’Eglise et dans le Monde, nous sommes appelés à survivre, à vivre et à vivifier.

Amen

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» Survivre, vivre, vivifier 3 novembre 1995 Cathédrale Lausanne (22 Ko)

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